
Dans un écrin de verdure luxuriante, Mei dort contre le ventre de Totoro. Rien ne semble troubler leur quiétude. Le gardien de la forêt n’a pas changé. Il veille, toujours aussi paisible. Il faut dire que cette grosse créature s’est faite attendre.
Quinze mois de tissage. Des centaines d’heures de travail. Plus d’un millier de couleurs. Et des centaines de milliers d’euros récoltés. La Sieste de Mei et Totoro a enfin quitté les imaginaires pour tomber de son métier, devant des centaines de personnes à la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, vendredi 17 juillet dernier.
Du haut de ses 4,30 m et de ses 7,36 m de large, pour une surface de 31,5 m2, l’œuvre est la plus grande de la tenture consacrée à Hayao Miyazaki, et de l’histoire de la Cité. Une pièce hors norme qui n’aurait pourtant jamais vu le jour sans un élan collectif, des lissières aux mécènes, des artisans aux amoureux de l’univers Ghibli. « C’est un grand moment », confie Emmanuel Girard, directeur de la Cité internationale de la tapisserie.
Totoro est la cinquième et avant-dernière pièce de la tenture. Et elle dépasse déjà toutes les précédentes créations inspirées de l’univers du réalisateur japonais. « Ce n’était pas pour faire le Guinness des records », sourit Emmanuel Girard, il fallait simplement que Mei soit visible. On s’est dit qu’elle devait mesurer au moins 45 centimètres. À partir de là, les proportions nous imposaient une tapisserie de cette dimension. »
Au fil d’un rêve
Cette ambition avait aussi un prix. Le budget de tissage atteignait près de 340.000 euros. Pour la première fois dans la série des tapisseries inspirées des films de Hayao Miyazaki, la Cité a lancé une campagne de financement participatif via le site KissKissBankBank. Ce sont 1.350 contributeurs qui ont alors répondu présents, réunissant plus de 125.000 euros.
« Nous avons invité le public à participer au financement de la phase préparatoire de cette tapisserie. On a reçu beaucoup d’enthousiasme et beaucoup de soutien », souligne Alice Bernadac, conservatrice de la Cité internationale de la tapisserie.

Et parmi ces généreux donateurs, David Faucon a fait le déplacement depuis Paris pour assister à la tombée de métier. « C’est quand même le personnage emblématique de Miyazaki. Je trouvais qu’il y avait un vide tant qu’il n’était pas là. » Pour lui, il était donc inconcevable que la tenture d’Aubusson se passe de Totoro. Alors il a participé au projet à hauteur de 2.400 euros, ce qui fait de lui l’un de ses plus gros contributeurs.
La campagne de financement lui a aussi permis de découvrir un univers qu’il connaissait finalement assez peu, voire pas du tout. Celui des lissières, des ateliers et d’un savoir-faire inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco. Au moment où la tapisserie apparaît dans son intégralité, les mots lui manquent presque. « On ressent un peu de fierté… mais surtout, on se sent tout petit. Nous, on a aidé. Le vrai travail, c’est celui des lissières. »
Les verts à l’ouvrageCar derrière cette œuvre monumentale se cachent surtout des femmes, qui ont œuvré pendant plus d’un an. Les ateliers A2, Just’lissières, A. Konomi et la lissière indépendante Margot Malaubier ont uni leurs savoir-faire pour donner vie à La Sieste de Mei et Totoro.
À l’atelier A2 d’Aubusson, Patricia Bergeron fait partie des lissières qui ont accompagné le projet du premier au dernier jour. « J’ai commencé par le montage de la chaîne. Rien que cette préparation m’a pris un mois avant de pouvoir commencer à tisser », raconte-t-elle.
Avec sa collègue Aiko Konomi, l’équipe reprend une méthode déjà mise en œuvre sur la tenture du Château ambulant. L’une prépare les mélanges de couleurs, les autres suivent un système de repères minutieusement reportés sur le carton afin de restituer les dégradés imaginés par Hayao Miyazaki. Pour elle aussi, ce projet revêt une dimension particulière. « Mon voisin Totoro, c’est mon animé préféré. Quand notre atelier a été retenu, j’étais vraiment heureuse de pouvoir travailler dessus. »

Elles l’ont tissée pendant quinze mois. Mais ce n’est qu’au moment de la tombée de métier qu’elles la découvrent dans toute son ampleur. En même temps que le public. Pour certaines, les larmes coulent.
Pour Alice Bernadac, cette œuvre occupe aussi une place à part. D’abord parce qu’elle met en scène « le symbole du Studio Ghibli », mais aussi parce que son décor de forêt fait écho aux célèbres « verdures », ces tapisseries de paysages qui ont fait la réputation d’Aubusson pendant des siècles.
Une végétation foisonnante qui a nécessité plus de 800 nuances de vert. Elles se superposent. Elles sculptent les reliefs des troncs, dessinent les mousses, enveloppent Totoro d’une lumière douce. Les fleurs éclatent par petites touches. L’œuvre donne moins l’impression de représenter une forêt que de nous y faire pénétrer. Une palette qui rappelle aussi combien les paysages occupent une place centrale, tant dans les films du réalisateur japonais que dans l’histoire de la tapisserie d’Aubusson.
Présent pour la tombée de métier, Son Excellence Hideo Suzuki, ambassadeur du Japon en France, voit dans ce jour le symbole de la relation entre les deux pays. « Cette tapisserie nous donne beaucoup d’émotion, beaucoup d’énergie. C’est le fruit de l’amitié et du respect mutuel entre le Japon et la France. Il a fallu beaucoup de personnes pour réaliser cette œuvre exceptionnelle. »
Delphine Mangeret, cartonnière sur le projet, en retient, quant à elle avant tout, l’émotion de voir l’œuvre achevée. Elle parle de gratitude, de douceur et d’espoir. Totoro restera un esprit de la forêt. Mais sa place à Aubusson n’est plus un rêve. Elle reprend d’ailleurs les mots des deux sœurs, Mei et Satsuki, dans Mon Voisin Totoro : « C’était un rêve qui n’était pas un rêve… »
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